Ahmed était un homme bon. Toute la communauté le disait. Il était pieux, travailleur et respectueux de ses aînés. Le jour de son mariage, il ressentit une fierté profonde et sobre. Il avait rempli son devoir envers sa famille, et en Deeqa, on lui avait donné une épouse d'une beauté et d'une modestie renommées. Il voyait sa façon de se mouvoir, sa grâce une mélodie silencieuse, ses yeux baissés un témoignage de sa vertu. Il se sentait chanceux. Il se sentait un homme.
Les célébrations furent un tourbillon de tambours, de festins et de félicitations chaleureuses d'autres hommes qui lui tapaient dans le dos. Mais à la tombée de la nuit, alors que la foule s'amenuisait, une énergie nerveuse commença à s'enrouler dans son estomac. On le conduisit à la chambre préparée pour eux, l'air épais du parfum de l'encens et de l'uunsi.
Deeqa était déjà là, assise sur le bord du lit. Dans la faible lumière de la lampe à huile, elle paraissait incroyablement petite et fragile. Ses beaux atours avaient été remplacés par une simple chemise blanche, et la fierté confiante qu'il avait ressentie toute la journée fut soudain remplacée par autre chose, quelque chose qu'il ne pouvait nommer. C'était un mélange de devoir et d'une étrange et inhabituelle appréhension.
Il était son mari. Il savait ce qu'on attendait de lui. Il savait qu'elle avait été « préparée » pour lui de la manière traditionnelle, un fait qui était une source d'honneur public mais qui, dans cette chambre silencieuse et privée, devenait une source de gêne. On lui avait dit que cette nuit était celle de la consommation, de la prise de possession de sa femme.
Mais quand il s'approcha d'elle, il vit le tremblement de ses mains. Quand il toucha son épaule, il la sentit tressaillir, un mouvement si léger qu'il aurait pu l'imaginer. Il vit la terreur dans ses yeux avant qu'elle ne les voile rapidement de nouveau. Ce n'était pas l'épouse empressée et aimante des contes et des chansons. C'était une jeune fille effrayée, se préparant à une épreuve.
L'acte lui-même fut maladroit et douloureux. Ses larmes silencieuses furent pour lui une source de profonde honte, une honte qu'il dissimula rapidement sous la justification du devoir. C'était une douleur nécessaire, un événement unique pour « ouvrir le chemin », comme disaient les aînés. Il accomplit sa tâche avec un sombre sentiment de finalité, non de plaisir.
Allongé à côté d'elle dans le noir par la suite, écoutant ses sanglots étouffés et silencieux, Ahmed ressentit un profond sentiment de malaise. Il éprouva une vague de pitié pour elle, un sentiment si vif et troublant qu'il l'identifia immédiatement comme étant peu viril. Un homme était censé ressentir du triomphe, pas cette douleur creuse.
Il se détourna d'elle, faisant face au mur. Il avait besoin de mettre ce sentiment dans une boîte, de l'enfermer. Il était un homme bon. Il n'avait rien fait de mal. Il avait simplement fait ce qu'on attendait de lui.
C'est comme ça, c'est tout, se dit-il, la pensée une couverture familière et réconfortante. C'est la voie de nos ancêtres.
Il se répéta les mots jusqu'à ce qu'ils deviennent un mur, épais et solide, entre lui et le son des pleurs de sa nouvelle femme. Il se les répéta jusqu'à ce qu'il puisse y croire. Il se les répéta jusqu'à ce qu'il puisse s'endormir. Ce fut le premier acte d'un long mariage bâti sur les fondations du silence d'un homme bon.
Section 4.1 : La banalité de la complicité : Le mythe du monstre
Le plus grand obstacle à l'éradication d'un mal systémique comme la MGF est notre désir d'imaginer ses auteurs comme des monstres. Nous voulons croire que les hommes qui l'exigent et les femmes qui la pratiquent sont des aberrations cruelles et sadiques. Mais la vérité terrifiante, incarnée par Ahmed, est bien plus banale, et donc bien plus dangereuse. Le système n'est pas soutenu par des monstres. Il est soutenu par des « hommes bons ».
La complicité d'Ahmed ne naît pas de la malveillance, mais d'une ignorance profonde et délibérée. Son monologue intérieur lors de sa nuit de noces est une leçon de maître en psychologie de la perpétuation. Il vit un moment d'empathie humaine pure — il reconnaît la douleur de sa femme et ressent un sentiment de « malaise ». C'est son moment de choix. Il pourrait s'appuyer sur ce sentiment, poser des questions et remettre en question les fondements de ses croyances. Au lieu de cela, il choisit la voie de la moindre résistance. Il requalifie son empathie en une faiblesse « peu virile » et se réfugie dans un cliché qui met fin à la pensée : « C'est comme ça, c'est tout. »
C'est la banalité de la complicité. C'est l'acte de mettre consciemment fin à sa propre curiosité morale afin de rester à l'aise au sein d'un système défaillant.
Cette autodéfense psychologique n'est pas unique à Ahmed ; c'est la position par défaut des privilégiés au sein de toute structure oppressive.
Elle ne requiert aucune cruauté active, seulement une acceptation passive. Ahmed n'a pas besoin de haïr Deeqa pour participer à sa souffrance. Il lui suffit de valoriser son propre confort et son statut social plus que le bien-être de celle-ci.
Elle confond tradition et moralité. L'expression « la voie de nos ancêtres » est utilisée comme substitut au raisonnement éthique. Elle permet à Ahmed de se décharger de sa responsabilité personnelle pour ses actions. Il ne fait pas un choix ; il ne fait que suivre un scénario.
Le silence devient une arme active. La décision d'Ahmed de se détourner et d'ignorer les larmes de sa femme n'est pas un acte neutre. Son silence est son consentement. Il valide le système. Il communique à Deeqa que sa douleur est sans importance, qu'elle n'est pas considérée comme une préoccupation légitime face à son devoir et aux exigences de la tradition.
Ahmed est le citoyen parfait de l'État patriarcal. Son silence, multiplié par des millions, est l'architecture invisible qui maintient les murs de la prison debout. La lutte contre la MGF n'est donc pas seulement une lutte contre une procédure ; c'est une lutte contre ce silence confortable, commode et catastrophique. C'est une lutte pour forcer les hommes bons à affronter la réalité que leur inaction est, en soi, un acte de violence.