Le voyage fut un pèlerinage de pénitents. Ahmed et Farah voyagèrent dans le pick-up poussiéreux d'Ahmed, le paysage de terre cuite et d'acacias servant de toile de fond silencieuse aux lourdes pensées qui s'échangeaient entre eux. C'étaient deux hommes qui avaient été forgés dans la même culture, brisés par elle de différentes manières, et qui étaient maintenant liés dans une quête désespérée et incertaine.
Ils parlèrent peu, mais le silence était celui de la solidarité, non de la distance. Ils n'étaient plus rivaux, mais alliés, leur but commun un pont jeté par-dessus le gouffre de leur passé.
Cheikh Sadiq ne vivait pas dans une grande maison ou une mosquée imposante. Ils le trouvèrent dans un petit enclos humble, aux murs blanchis à la chaux et propres, ombragé par un unique et ancien tamarinier. Le Cheikh lui-même était un homme qui semblait défier sa propre réputation. Ce n'était pas un patriarche tonitruant et redoutable. Il était petit, aux allures d'oiseau, avec une barbe blanche clairsemée et des yeux d'une clarté et d'une bonté surprenantes, mais qui possédaient une profondeur qui semblait voir jusqu'au tréfonds de l'âme d'un homme.
On les fit entrer dans une pièce simple, bordée d'étagères gémissant sous le poids d'innombrables livres. Ils s'assirent sur des nattes tressées à ses pieds, comme les étudiants qu'ils étaient. Ils s'attendaient à devoir plaider leur cause, à implorer. Mais Cheikh Sadiq leur fit simplement signe de parler, et il écouta.
Ce fut Ahmed qui parla le premier. Il ne parla pas en rebelle, mais en homme fidèle et troublé. Il parla de son amour pour sa fille, de son devoir de la protéger. Il parla de ses études, de ce qu'il avait trouvé dans le Coran et de ce qu'il n'y avait pas trouvé. Il parla du conflit avec son imam local, du fait d'être qualifié de pécheur pour avoir tenté de suivre ce qu'il croyait être le chemin le plus vrai de sa foi.
Puis ce fut le tour de Farah. Sa voix, encore rauque du souvenir de son chagrin, fut le témoignage le plus puissant. Il ne parla pas de textes ou de doctrines. Il parla de sa fille. Il raconta l'histoire de l'excision de Sulekha, de sa quasi-mort, de sa propre fierté aveugle et arrogante. Il parla en tant que témoin, son récit un compte-rendu brut et indéniable du coût humain de la tradition que Cheikh Ali défendait.
Cheikh Sadiq écouta tout sans interruption, les yeux fermés pendant une grande partie de l'histoire de Farah, son visage un masque de tristesse profonde et compatissante.
Quand ils eurent fini, un long et profond silence emplit la pièce. Le Cheikh ouvrit les yeux.
« Vous avez grandement souffert », dit-il, sa voix douce mais résonnante. « Tous les deux. »
Il commença alors à parler. Et ce ne fut pas un sermon ; ce fut une leçon. Il parla de la différence entre le din, le cœur éternel et immuable de la foi, et la dunya, le monde changeant et temporel de la culture humaine. Il confirma les études d'Ahmed avec une profondeur et une clarté à couper le souffle.
« Le Coran est un fleuve puissant », expliqua Cheikh Sadiq. « Et nos traditions sont les petits ruisseaux et canaux qui en découlent. Mais parfois, un canal est empoisonné par la boue de la terre, par les coutumes des hommes qui ont précédé le Prophète, que la paix soit sur lui. Notre devoir en tant qu'hommes fidèles n'est pas de boire de l'eau empoisonnée simplement parce que nos pères l'ont fait. Notre devoir est de retourner au fleuve pur. »
Il les regarda, ses yeux bienveillants ayant maintenant une lueur d'acier. « La mutilation du corps d'une fille ne vient pas du fleuve. C'est un poison de la boue. C'est une pratique née de la peur, non de la foi. C'est un acte d'arrogance contre la perfection de la création de Dieu. Tout imam qui enseigne le contraire, qui utilise la crainte de Dieu pour justifier une tradition des hommes, a perdu son chemin. Il est devenu un gardien du canal, pas un serviteur du fleuve. »
Il fit alors quelque chose qui les stupéfia. Il se leva, se dirigea vers une étagère et en retira non pas un livre saint, mais un mince dossier d'apparence moderne. Il était rempli de rapports médicaux. De photographies. De statistiques.
« Je ne suis pas seulement un homme de livres », dit Cheikh Sadiq, sa voix dure maintenant. « Je suis un homme qui a des yeux. J'ai parlé à des médecins. J'ai parlé à des sages-femmes. J'ai vu la souffrance que cette "tradition" cause. Savoir cela, et rester silencieux au nom de la coutume, est un péché. C'est un manquement à notre devoir de bergers du troupeau. »
Il regarda Ahmed et Farah, une décision prise. « Votre Cheikh Ali vient ici la semaine prochaine, pour un conseil d'imams régionaux. Je lui parlerai. Mais cela ne suffit pas. Une parole privée est un murmure. La vérité doit être un rugissement. »
Il se tourna vers Ahmed. « Toi, mon fils, tu as un projet, financé par les Européens, pour aider les femmes, n'est-ce pas ? »
Ahmed hocha la tête, surpris.
« Bien », dit Cheikh Sadiq. « Tu utiliseras ton argent du Diable pour faire l'œuvre de Dieu. Tu organiseras une réunion communautaire. Pour les hommes et les femmes. Tu inviteras Cheikh Ali. Et tu m'inviteras. Je viendrai dans votre village. Et je parlerai. »
Section 34.1 : Les trois piliers de la vérité
Ce chapitre culmine dans la convergence des trois différentes formes de savoir et d'autorité qui se sont développées tout au long de la saga. Le pouvoir de Cheikh Sadiq et sa décision d'intervenir reposent sur sa capacité unique à synthétiser les trois.
1. La vérité textuelle (Le pilier d'Ahmed) :
C'est la vérité issue d'une étude rigoureuse, savante et sincère des textes sacrés. Ahmed représente le laïc émancipé qui a fait ses propres recherches et a découvert que l'interprétation locale de sa foi repose sur des fondations fragiles.
Sa force : Elle confère une légitimité doctrinale et permet d'argumenter de l'intérieur du système.
Sa faiblesse : Seule, elle peut être rejetée. L'interprétation d'un laïc ne fait pas le poids face à l'autorité formelle d'un imam établi comme Cheikh Ali.
2. La vérité expérientielle (Le pilier de Farah) :
C'est la vérité issue de l'expérience vécue, brute et indéniable. Farah représente le pouvoir du témoignage. Son histoire ne porte pas sur ce que disent les livres, mais sur ce qui se passe dans le monde réel lorsque ces livres sont mal interprétés.
Sa force : Elle est émotionnellement dévastatrice et impossible à réfuter. Elle contourne les défenses intellectuelles et crée de l'empathie.
Sa faiblesse : Seule, elle peut être rejetée comme une tragédie isolée et anecdotique — un « acte de Dieu », comme l'ont affirmé les jusqu'au-boutistes.
3. La vérité empirique (L'arme secrète de Cheikh Sadiq) :
C'est la vérité moderne, scientifique et basée sur des preuves. Cheikh Sadiq révèle que sa conviction ne repose pas seulement sur des textes anciens ou de l'empathie, mais sur des données modernes : des rapports médicaux, des statistiques et des consultations d'experts.
Sa force : Elle est objective et vérifiable. Elle fournit une image systématique et indéniable des dommages étendus causés par la pratique.
Sa faiblesse : Seule, elle peut être rejetée comme un savoir « étranger », laïque, sans pertinence pour le monde de la foi.
Cheikh Sadiq comme synthèse :
Cheikh Sadiq est l'autorité suprême, le « Cheikh des Cheikhs », précisément parce qu'il maîtrise et intègre les trois piliers. Il n'est pas seulement un érudit traditionnel, un auditeur compatissant ou un intellectuel moderne ; il est les trois à la fois.
Il valide la lecture textuelle d'Ahmed (« Vous avez raison »).
Il honore l'expérience de Farah (« Vous avez grandement souffert »).
Il apporte ses propres preuves empiriques sur la table (« J'ai vu les rapports »).
En entrelaçant ces trois fils de vérité, il crée un argument qui est doctrinalement solide, émotionnellement convaincant et scientifiquement vérifié. C'est le « rugissement » dont il parle. C'est un argument si complet et inattaquable qu'il ne peut être ignoré.
Sa décision d'utiliser l'« argent du Diable » du projet pour tenir sa réunion communautaire est l'acte final et brillant de synthèse. Il démontre qu'il n'y a pas de conflit entre la foi et la raison, entre la tradition locale et le savoir mondial, entre le chagrin d'un père somalien et le rapport d'un médecin allemand. Il montre que toutes les formes de vérité peuvent, et doivent, être mises au service de la protection des innocents. Il est sur le point de prendre le travail silencieux du Cabinet de cuisine et les tragédies personnelles de deux pères pour leur apposer le sceau ultime de la légitimité religieuse et intellectuelle.